Lorsque Simon de Thysac fonde une verrerie au cœur du massif vosgien en 1475, il n’imagine sans doute pas que, cinq siècles et demi plus tard, son nom serait encore intimement lié à l’un des savoir-faire les plus fascinants de France. La Rochère, la plus ancienne verrerie encore en activité sur le territoire, souffle aujourd’hui ses 550 bougies. Un anniversaire qui célèbre la résilience d’un feu jamais éteint, et la transmission d’un art aussi fragile que flamboyant.
À ses origines, la localisation en lisière de forêt n’est pas un hasard : bois pour alimenter les fours, sable pour façonner la matière, cendres de fougères pour créer la potasse… tout est là, à portée de main, dans cette région stratégique au croisement des routes commerciales entre Italie et Pays-Bas. Si le monde a changé, l’exigence est restée la même. Aujourd’hui encore, plus de 90 % des matières premières sont sourcées en France, dont le sable de Fontainebleau. La production est quant à elle française à 97 %, faisant de La Rochère une manufacture labellisée Origine France Garantie.
Le cristal soufflé à la bouche, entre artisanat et modernité
Pendant des siècles, La Rochère a su conserver son cœur battant artisanal, tout en intégrant les révolutions technologiques nécessaires à sa survie. Ils étaient deux cents maîtres verriers en 1965 ; ils sont aujourd’hui quatre à perpétuer l’art du soufflé-bouche sur le site. Un site ouvert au public, visité chaque année par plus de 60 000 personnes, curieuses de découvrir la danse du feu et du sable, sublimée par des gestes millénaires.
Mais c’est en 1967 que La Rochère fait un choix audacieux : automatiser une partie de sa production en transformant ses presses manuelles en presses automatiques. Cette modernisation marque le début d’un nouveau chapitre, sans trahir l’esprit d’origine. Grâce à cette double identité, La Rochère est aujourd’hui le site industriel le plus visité de Haute-Saône et une Entreprise du Patrimoine Vivant depuis 2014.
L’art de la table comme ADN esthétique
Si La Rochère reste profondément ancrée dans l’art de la table (65 % de son chiffre d’affaires), ce n’est pas un hasard. Depuis toujours, la maison défend une vision où le beau rencontre le fonctionnel, où le verre quotidien devient objet d’exception. Son secret ? Un verre pressé unique, fruit d’un procédé hybride qui allie la rigueur industrielle à des gestes hérités des ateliers manuels.
Les designers s’inspirent des archives, revisitent les silhouettes classiques avec une élégance moderne. Parmi les créations emblématiques, le verre Abeille, lancé en 1996, incarne cette alchimie parfaite entre tradition et audace. Chaque collection raconte une histoire. Chaque forme, un style de vie. Chaque transparence, une émotion.
Du verre aux murs : l’architecture comme deuxième vie
Mais La Rochère, ce n’est pas qu’un art de la table. C’est aussi une vision architecturale du verre. Dès 1870, la maison innove en créant la première tuile de verre au monde, suivie rapidement par des briques, pavés et solutions pour les grands chantiers. Aujourd’hui encore, ses pièces participent à des projets d’envergure : Cité du Refuge signée Le Corbusier, station Châtelet – Les Halles de Patrick Berger, et bien d’autres.
L’architecture représente aujourd’hui 30 % du chiffre d’affaires, preuve que le verre ne se contente pas d’habiller les tables, il dessine aussi les lignes de nos villes.
Vers le luxe et l’objet sur-mesure
Depuis son intégration en 2021 au sein de la holding Tourres & Cie, héritière elle aussi d’une tradition verrière normande, La Rochère accélère sa mue vers le haut de gamme. Aux côtés de Waltersperger, maison spécialisée dans le flaconnage de luxe, elle explore de nouveaux marchés : contenants à bougie pour la maison Céline, projets sur-mesure pour parfumerie de prestige, et bientôt, bouchons et capots de flacons personnalisés grâce à une toute nouvelle ligne de production de précision.
Ces dernières années, ce virage stratégique a été soutenu par plus de 4 millions d’euros d’investissements. En 2025, la dynamique se poursuit avec l’arrivée d’une ligne dédiée à l’architecture du verre et à un produit innovant, gardé encore confidentiel.
Un futur en fusion
Le four de La Rochère ne s’éteint jamais. Jour et nuit, 365 jours par an, il produit jusqu’à 33 tonnes de verre par jour, soit près de 30 000 pièces quotidiennes. Sur les 10 000 m² du site, 95 salariés et 20 intérimaires maintiennent vivante la magie du feu. Ici, l’avenir s’écrit en fusion continue.
Et pourtant, rien n’est figé. L’entreprise avance avec humilité et ambition, portée par des valeurs solides : respect du geste, attachement au territoire, quête d’excellence, et goût de l’innovation.
Fêter 550 ans, c’est rare. Mais ce n’est pas un point final, c’est une virgule dans une histoire qui continue. La Rochère prouve que l’artisanat peut être une force d’avenir, que le patrimoine est un moteur d’innovation, et que le verre — fragile en apparence — peut être le plus solide des symboles.
Dans un monde en quête de repères durables et de beauté sincère, La Rochère est un repère. Une lumière dans la matière. Un souffle dans la transparence.
Nolwenn Zimolo